- Nov 11, 2025
Cartographier
- Cecile Tresfels
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Hello!
Dans cette newsletter de novembre parsemée de parallèles et de méridiens,
1-Je vous raconte l’évolution progressive et radicale de ma relation aux cartes du monde et de mon monde, et vous offre des questions pour explorer les vôtres
2-Je vous présente les espaces de soin que j’ai créés pour cultiver ensemble des pratiques cartographiques sensibles et engagées, et (re)faire connaissance avec nous et le monde
3-Je vous partage des outils cartographiques de soin communautaire
Et enfin je vous fais aussi un big reveal en avant-première!
Bonne lecture!
-la description de chaque image est disponible en alt-text et en légende
-si vous la recevez par e-mail, n’hésitez pas à appuyer sur “afficher l’intégralité du message” pour que la newsletter se déploie pleinement sous vos yeux!
-cette newsletter est aussi disponible en version audio lue par moi via le player associé à ce post, et en podcast sur youtube.
Bonne écoute!
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1-Cartographies apprises
Est-ce que tu aimes cartographier? Quels mots, représentations, sensations ou émotions émergent quand tu lis ou entends ce verbe: cartographier?
Voici la définition donnée par le Larousse:
cartographie
1. Ensemble des opérations ayant pour objet l’élaboration, la rédaction et l’édition de cartes.
2. Représentation spatiale d’une réalité non géographique : Cartographie chromosomique.
J’ai utilisé ce verbe la semaine dernière dans un carrousel de présentation de l’atelier “s’enraciner, résister, rêver“ dont le prochain cycle asynchrone commence le 3 novembre (et il est encore temps de te joindre à nous si tu as besoin de soutien pour naviguer les tempêtes collectives qu’on traverse en ce moment).
J’ai hésité à employer ce verbe et pourtant il fait partie intégrante de ma pratique d’accompagnante! Souvent ce sont les choses les plus essentielles qui sont les plus dures à exprimer, right? Du coup je me suis dit, que j’allais en faire le cœur de cette newsletter de novembre pour vous raconter un peu mon rapport à la cartographie et savoir ce que ça évoque de votre côté!
Je suis passionnée par la notion de cartographie et mon rapport à elle a tellement évolué au fil des dix dernières années! Au début de mes études de lettres modernes, il y a plus de 15 ans maintenant, je me suis spécialisée dans l’étude des récits de voyage européens du 16e siècle et donc des cartes qui leur sont associées.
Planisphère Cantino, carte qui représente les “découvertes” castillanes et portugaises des années 1492-1500, notamment les terres autochtones renommées “Brésil,” à droite de la carte.
J’étais fascinée par les représentations sur ces cartes de la Réunion, où je suis née et où je vivais encore au début de mes études, par celles du Brésil, que j’étudiais dans les récits de voyage de Hans Staden, Jean de Léry et André Thévet, mais aussi par la multitude de créatures marines qui les peuplaient, et par ces traversées océaniques qui me rappelaient les voyages qui ont marqué l’histoire de mes ancêtres.
Mon approche était esthétique et littéraire, intime aussi, et complètement apolitique, car on m’enseignait ces cartes de cette manière.
Baleine, orque et autres “monstres marins” autour de l’île de Thule, detail de la Carta Marina de Olaus Magnus, 1539
Et vous? Quelles sont les cartes qui vous sont familières?
Quelles sont les cartes que vous avez apprises à l’école ou pendant des études?
Quelles sont celles que vous utilisez au quotidien?
2-désorientations décoloniales
Ce n’est que lorsque j’ai déménagé aux États-Unis, où j’ai vécu et travaillé pendant 8 ans en tant que prof-chercheuse, que mon système de référence a été désorienté, que j’ai appris à désapprendre et que mon approche de la cartographie est devenue politique, grâce aux enseignements décoloniaux que j’ai reçus de collègues, d’ami’es et d’activistes.
J’ai appris au fur et à mesure à quel point les représentations cartographiques étaient subjectives et politiques, et comment les cartes du 14e-16e siècle avaient servi de support aux “grandes découvertes,” c’est-à-dire au développement colonial des pays européens.
Rose des vents surplombées par une fleur de lys (qui symbolise le Nord depuis les cartes portugaises de Christophe Colomb), détail agrandi du planisphère Cantino.
J’ai radicalement changé mon approche, que ce soit dans les cours que j’enseignais ou dans ma recherche, au fur et à mesure de ces apprentissages.
Les bibliothèques des institutions où j’enseignais possèdent une quantité inestimable d’archives cartographiques (ce qui pose d’ailleurs la question des archives et du pouvoir). J’ai pu y organiser des ateliers pour nous entraider, les étudiant’es et moi, à questionner notre rapport à la représentation du monde.
On a pu, par exemple, être magnifiquement désorienté’es par cette carte du géographe, explorateur, médecin, botaniste arabe andalou Muhammad al-Idrisi. Elle a été commandée par Roger II de Sicile vers 1138, et fait partie du planisphère intitulé Livre du divertissement de celui qui désire découvrir le monde. Elle est orientée vers le Sud au lieu d’être orientée vers le Nord. Ses cartes ont été considérées comme les plus précises du monde pendant les trois siècles suivants.
Reconstitution de la carte du géographe Muhammad al-Idrisi, intitulée Tabula Rogeriana, dessinée pour Roger II de Sicile en 1154. La carte est orientée vers le sud. Le texte en arabe a été retranscrit en alphabet latin par le cartographe allemand Konrad Miller. Reproduction basée sur une copie de la fin du Moyen Âge (1300 ou 1486).
On a aussi appris que, jusqu’en 2018, Google Maps utilisait la projection cartographique de Mercator, basée sur la carte plane formalisée par le géographe flamand Gerardus Mercator en 1569, qui est devenu le planisphère de référence dans le monde. Sauf qu’elle a été faite pour servir les besoins des navigateurs du 16e siècle: elle conserve les angles, mais donne une idée fausse des surfaces occupées par les différentes régions du monde, notamment l’Afrique, qui apparaît de taille équivalente au Groenland alors qu’elle est 14 à 15 fois plus étendue.
Projection de Mercator de 1569
La carte est reprise au 19 siècle par le professeur et géographe français Vidal de La Blache pour les cartes murales scolaires, et influence les écoliers en leur enseignant un vision eurocentrée et sur-dimensionnée de l’Europe.
Pour contrer la dimension impérialiste de cette carte, le cartographe allemand Arno Peters (inspiré par la réalisation du pasteur écossais James Gall en 1885) a proposé une autre projection en 1967 (image ci-dessous), qui ne préserve pas la forme des continents mais représente leur superficie réelle. Est-ce que vous connaissiez l’histoire de ces deux représentations cartographiques? Moi il m’aura fallu 30 ans d’existence pour en prendre conscience!...
Projection Gall-Peters, 1967
Grâce au site Native Land Digital, on a aussi pu apprendre à challenger les frontières coloniales actuelles en découvrant les terres, langues et récits cartographiques autochtones de nombreux endroits du globe. Je vous recommande vivement leur site interactif, dont vous pouvez voir un aperçu ci-dessous.
Si le sujet vous intéresse, je vous recommande vivement le numéro 18 du magazine The Funambulist “Cartography and power” qui est en accès libre en anglais sur leur site, ou encore cette super vidéo Tracks-Arte en français: “Contre-cartographie: ce que google maps ne vous montre pas” envoyée par l’un’e d’entre vous, qui propose plein de belles pistes pour repenser la cartographie!
Et vous? Est-ce qu’il y a des moments de votre vie où vous avez appris à désapprendre?
Est-ce que votre manière de vous représenter le réel et de le représenter a évolué? Comment et grâce à quoi ou qui?
Et si vous avez des choses à partager sur le thème de la cartographie, que ce soit des ressources, des pensées, des questionnements, des créations artistiques ou poétiques, n’hésitez pas à me les envoyer et je les partagerai en stories!
3-(re)faire connaissance: cartographies de soi
Durant la même période, à mesure que j’apprenais à repenser mes représentations du monde, j’apprenais à réaliser ma propre cartographie avec l’aide de thérapeutes et de collectifs soutenants.
Grâce à une multiplicité d’outils et d’échanges sur les émotions, le corps, les relations, les traumas, les neuro-divergences, les besoins, les limites, la place qu’on occupe au sein des systèmes, je re-faisais connaissance avec moi-même, en me re-connectant à ma créativité via des schémas, des listes, des dessins, des frises, des tableaux, des poèmes.
Schéma circulaire représentant le système des besoins de Manfred Max-Neef.
Ce qui a changé aussi c’est la dimensionnalité de mes cartographies personnelles. J’ai appris à cartographier, à ma manière, les profondeurs, l’invisible, les différentes couches, les cycles temporels, les relations au passé et au futur, en élargissant le champ des possibles et en renonçant à certains codes de représentation qu’on nous apprend depuis l’école.
Cartographier pour moi est devenu une manière de ressentir, de mettre en relation, de créer.
Illustration de l’artiste Maya Mihindou pour l’album jeunesse “Seul le sol “(2024) réalisé en collaboration avec Lou Sarabadzic
Et vous? Comment est-ce que vous VOUS cartographiez?
Comment est-ce que vous visualisez ou représentez votre fonctionnement, votre histoire, votre relation à vous, aux autres et au monde?
4-au cœur de mon accompagnement: cultiver des pratiques cartographiques sensibles et engagées
Aujourd’hui, je propose dans mes ateliers, cercles et accompagnements individuels de cultiver ensemble des pratiques cartographiques sensibles et engagées.
Je vous invite à venir expérimenter ensemble dans l’un de ces espaces, pour (re)faire connaissance avec vous et le monde, cultiver votre créativité et votre imagination, et à identifier vos valeurs pour mieux incarner vos révolutions!
S’enraciner, résister, rêver
Accompagnement asynchrone sur un mois, du 3 au 28 novembre, derniers jours pour s’inscrire!
Un atelier en ligne asynchrone pour cartographier à votre rythme l’écosystème qui anime vos luttes, vos valeurs et vos rêves, et créer un outil cartographique soutenant qui vous accompagnera sur le (très) long terme pour faire face aux tempêtes collectives qu’on traverse.
Découvrir “S’enraciner, résister, Rêver”
Honorer nos cœurs à vif
Sur RDV toute l’année
Les rituels comme cartographie du quotidien, du sacré, de l’intime et de nos relations aux autres et au monde: un accompagnement sur-mesure, en une, deux ou trois sessions pour honorer, à votre manière, les transitions, les deuils et les célébrations dans vos vies
Découvrir "Honorer nos Cœurs à Vif"
“Vocaux-Textos”
Date et heure planifiées avec les personnes inscrites
Dans cet atelier en ligne de 2h30, en mini-groupe, on cartographie notre utilisation des outils de communication, pour découvrir ce qui se cache derrière nos préférences et celles des autres, et adopter une communication plus alignée avec nos besoins, nos limites et nos valeurs.
La Rivière
Tous les derniers mardi et jeudi du mois
Des cercles de soin créatifs et de rituel collectif mensuels où on cartographie ensemble le paysage en mouvement de nos peines collectives pour mieux abreuver nos luttes et nos rêves
Si le mot rituel vous intrigue, je vous invite à parcourir la newsletter de janvier que j’ai consacrée à ce mot et à la manière dont je l’envisage dans “Honorer nos cœurs à vif.”
J’ai hâte de vous retrouver au sein de ces différents espaces pour créer ensemble des cartographies sensibles et engagées qui nous aident à mieux incarner nos révolutions personnelles et collectives!
Et je clos cette info-lettre avec un big reveal! J’ai passé des mois à cartographier mon écosystème d’accompagnement, mon parcours, ma vision et mes valeurs pour créer un site qui me ressemble et nous rassemble!
Le voici donc en avant-première! C’est encore un work-in-progress, mais j’avais envie de le mettre en circulation pour que vous puissiez commencer à naviguer sur cette carte de mon univers et me partager vos réactions et suggestions pour le rendre encore plus beau et fonctionnel!
À bientôt!
La newsletter dans la newsletter: cultiver la solidarité pandémique
Cartographies de soin solidaires
Illustration: Observer Design pour l’article ‘We think of the body as a map’: a new approach to deciphering long Covid, The Guardian, Theres Lüthi, Sat 18 Jan 2025
Comme vous le savez si vous lisez cette newsletter depuis un moment déjà: il y a une mini-newsletter dans la newsletter! (comme si mes newsletters n’étaient pas déjà assez longues comme ça lol). Je consacre en effet cette rubrique bonus à parler d’un sujet dont on ne parle plus depuis bien longtemps, ou en tout cas au passé: la pandémie de covid, malheureusement toujours en cours aujourd’hui, qui continue à handicaper massivement nos proches et camarades via ses effets à long terme sur l’organisme aka le covid long.
Une de mes spécialisations, en tant qu’accompagnante-chercheuse engagée, c’est la solidarité pandémique (l’expression vient à ma connaissance du collectif Pandemic Solidarity for the Long Future), appelée plutôt en France auto-défense sanitaire. Objectif: s’entraider à changer la manière dont on envisage collectivement le covid, et continuer à développer ensemble des pratiques de prévention et de soin communautaire anti-capitalistes, anti-validistes et anti-racistes. Parce qu’une gestion néo-libérale, raciste, fasciste et policière c’est non, mais faire comme si de rien n’était c’est pas top non plus! :)
Ce mois-ci, en lien avec le thème de cette newsletter, je vous présente plusieurs outils cartographiques d’entraide et de soin.
Des masques gratuits pour toustes: carte des mask blocs dans le monde
Tu cherches à obtenir des masques FFP2 mais tu as un budget serré ou tu ne sais pas trop par où commencer pour trouver la forme et le modèle qui te convient le mieux? Les mask blocs sont des collectifs d’entraide présents dans le monde entier qui sont là pour ça! Le worldwide mask bloc directory cartographie les différents mask blocs dans le monde, et tu y retrouveras ceux de Paris, Bordeaux, Nantes, Caen, Lyon, Alsace, Lille et Marseille!
Des tests gratuits pour toustes: carte des testeurs PCR mutualisés
Je ne sais pas si vous avez suivi mais, alors que les taux de covid continuent à exploser, le gouvernement a décidé depuis un moment le déremboursement des tests PCR.
Il existe une machine pour faire des tests PCR à domicile, mais son prix est encore élevé. Le collectif Winslow a donc mis en place une carte collaborative recensant les personnes qui mettent leurs machines a dispo dans différentes régions de France.
Cartographies sensibles du covid long par les personnes concernées
Comment visualiser les maladies chroniques face à un corps médical récalcitrant voire gaslightant, et entraîné à ne pas aborder le corps dans son ensemble et dans ses relations à différents contextes? Comment exprimer les symptômes multiples du covid long quand les conséquences post-virales du covid sont encore niées par la majorité des médecins?
Le projet Visualising Long Covid propose aux personnes concernées d’exprimer leurs symptômes chroniques via des cartographies sensibles, pour communiquer leur expérience à leurs proches et au soignant’es. Leur approche est présentée dans cet article: “We think of the body as a map: pain, emotions, experiences, they are all located somewhere in your body, which in turn is seen in relation to a specific environment.”
Je vous souhaite une bonne promenade sur ces différentes cartes et vous dis à bientôt!





















